Morphogenèse Artificielle
Exposition organisé en partenariat avec le collectif Ohlala. Au 5 bis rue Etienne Martinau, 37520 La Riche.

Pour sa première exposition personnelle, Raphaël Bouffier, étudiant en année finale de l’ESAD Talm de Tours, conçoit un espace ressemblant à un laboratoire : on se retrouve entouré d’une modélisation filmique d’un monde dystopique ; d’un dispositif d’ionisation permettant d’observer l’agglomération de cuivre en temps réel ; d’imprimantes 3D qui produisent des répliques de coraux ; de tirages photographiques de Bismuth, un métal lourd, blanc, cristallin et fragile fabriqué par l’artiste, et d’une série de petits cubes en céramique émaillée.
Titrée Morphogénèse artificielle, l’exposition met en avant des processus de transformation en cours, notamment l’ensemble des lois qui déterminent la forme, la structure des tissus, des organes et des organismes, notion ici élargie puisque les formes dans l’exposition sont principalement constituées de métaux, cristaux,d’images, et terre cuite émaillée. En évoquant l’artifice, l’artiste souligne son intervention, et le caractère provoqué de ces constitutions de corps en voie de recomposition. En se servant de technologies telles que l’impression 3D et l’intelligence artificielle mais aussi d’installations expérimentales au caractère artisanal, Raphaël évoque des figures tel le chercheur, l’alchimiste, le démiurge et le narrateur de Science-Fiction. Ses productions s’inscrivent dans une observation critique
des destructions engendrées par l’aspiration à la croissance sans bornes engendrée par le techno-capitalisme actuel, et proposent des objets et sculptures invitant à la spéculation.
Ainsi, le film Planète B-83 montre un paysage fait de cristaux, où seuls des traces de constructions et d’habitats passés persistent au travers de formes géométriques. Cet environnement cristallin constitue un monde total, sans extérieur, ni horizon. Un monde en même temps brillant et effrayant, hors du temps, qui est présenté comme un modèle permettant d’étudier un futur sans vie organique et
sans présence humaine. Raphaël présente ce modèle sur une télé cathodique, troublant ainsi encore plus la temporalité et plaçant les images dans une temporalité incertaine. Alors que le film invite les spectateurices à étudier ce micro-monde inspiré de textes de SF tels que « les Xipéhuz » de J. H. Rosny Ainée et « La forêt de cristal » de J.G. Ballard, l’artiste laisse le public face au décor planté sans lui livrer une narration toute faite.
On retrouve ce procédé avec Copper Life & Death Cycle (2025), un module fait d’acier, de bois, de verre, d’un ordinateur et de son écran, d’une caméra, d’une loupe, de lumières LED, de sulfate de
cuivre et de cuivre (190 x 90 x 60), autant de matériaux récupérés et réassemblés. Face au dispositif qu’il peut contourner à 360°, le public assiste en temps réel aux déplacements d’ions et d’atomes de
cuivre à l’aide d’un protocole d’électrolyse. Activé par l’électricité dans des récipients en verres transparents et éclairés, une caméra transmet en temps réel le processus de constitution d’une forme
organique en cuivre à partir de la désintégration d’une barre de cuivre manufacturée. L’artiste choisit de l’appeler un « module » et évite ainsi de l’inscrire dans un vocabulaire d’art contemporain
(telle que sculpture ou installation). Plutôt, il en parle en termes techniques, comme un élément de construction, une composante autonome ou réaménageable avec d’autres. Comme dans de nombreux de ses travaux, Raphaël transforme la matière à l’aide d’instruments conçus à cet effet. Il présente des dispositifs d’observation, aussi bien fonctionnels que spectaculaires. S’appuyant
sur sa connaissance précise de lois régissant les matériaux, l’artiste recompose la forme de matériaux et fait émerger, tel un scientifique, des métaux comme le bismuth et le cuivre. Les composantes de ses installations changent de forme et pointent leur caractère instable et éphémère. L’anticipation devient ici un outil critique qui interroge la vanité des actes humains et le caractère furtif de créations
matérielles. La plus récente œuvre a été produite pour l’exposition. Composée de plusieurs petits éléments, elle prolonge les questions soulevées par les précédentes : elle comprend des objets aux formes organiques sur lesquels Raphaël a fait pousser du cuivre en utilisant le protocole d’électrolyse décrit précédemment. Ces formes issues d’un procédé expérimental permettant la transformation de ce métal de couleur rouge évoquent des processus de croissance non-contrôlés, prenant la forme de plantes aux surfaces rugueuses. Elles s’accompagnent d’une série de quatre cubes en céramique émaillée, réalisées à l’aide d’un moulage à partir d’une impression 3D. Objets quant à eux minutieusement dessinés, clairement circonscrits et géométriques, à la surface luisante et close, ils contrastent avec la porosité et l’apparente organicité des feuilles cupifères et de leurs excroissances. Sans fonctionnalité apparente, ces objets pris entre pérennité et dégradation évoquent des cohabitations futures encore inconnues tout comme des vestiges archéologiques et reagencent ainsi le temps, le sortant d’une conception linéraire. Ils se présentent ainsi comme des témoins d’une présence humaine conçue comme temporaire, portant dans leur matérialité solide l’empreinte de leur fragilité.
Lotte Arndt
Théoricienne d’art et maitresse de conférences à Paris 1, Panthéon-Sorbonne
Photos prises par Aynkán Dropsy Giménez


























